uSC#050 – Les comics polluent-ils ?

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Vous en achetez régulièrement, vous en avez des tonnes à la maison (si, si ne mentez pas), mais connaissez-vous l’impact environnemental des comics ?

Rien à battre ?! – Bon, ben du coup ça va pas vous intéresser alors ^^.

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Contrairement à ce qu’on pense généralement, les premières formes d’impression comme la xylographie (IXème) et la typographie (XIème)  sont d’origine Coréenne et Chinoise. Ce n’est qu’à partir du XVème siècle que Gutenberg perfectionne le procédé en Europe.

Lithographie, héliogravure, photoglyptie, flexographie … Chaque période voit l’arrivée de nouvelles techniques d’impression. Mais c’est le procédé « Offset » qui s’impose au début du XXème siècle pour son rendu et ses performances d’impression en couleurs.

 

« Dis m’sieur, comment on fait les comics ? »

1 / Se faire des films

Jusqu’au début des années 2000, la première étape consistait à tirer des films argentiques à partir des planches. Chaque planche était photographiée pour la réduire à taille réelle d’impression.

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On créait 4 films qui séparent les couleurs : un pour le jaune, le cyan, le rouge et le noir. C’est la base du procédé Offset. On voit les mentions « red » yellow » « blue » et « black » de chaque coté des planches. (procédé CMJN cyan, magenta, jaune, noir – en Français ou CMYK, cyan, magenta, yellow, key – en Anglais – La plaque « noir » est appelée Key car c’est elle qui détermine les contours des dessins. )

Dans les années 60, à partir de 3 couleurs primaires dosées sous forme de points à 0% 25%, 50% ou 100%, on obtenait une palette de 64 couleurs correspondant à un numéro. La palette passera à 128 dans les années 70 et ne cessera de croître ensuite.

Comme pour des photos, on utilisait des produits chimiques pour développer les films :  des révélateurs et des fixateurs.

Durant des décennies, les révélateurs / fixateurs n’étaient pas systématiquement traités à part et finissaient souvent dans les réseaux d’assainissement.

Le révélateur contient des réactifs nocifs qui précipitent l’argent des zones exposées à la flasheuse. Le fixateur, quant à lui, contient des agents complexants, un acidifiant et des
adjuvants divers. Il se charge en argent au cours de son utilisation.

Rejeté dans le réseau d’assainissement, l’argent inhibait les processus biologiques d’épuration des stations et perturbait leur fonctionnement. L’argent finit par se concentrer dans les boues d’épuration empêchant toute valorisation en agriculture. En cas de rejet dans le milieu naturel (ce qui a pu être le cas dès années 40 aux années 70) , l’argent s’accumulait dans les organismes vivants tout au long de la chaîne alimentaire.

Heureusement, le process des films a progressivement disparu au courant des années 2000.

2 / Se faire plaquer

Une fois développés, vérifiés et corrigés le cas échéant, les films servaient à la fabrication de plaques métalliques.

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Les saboteurs Nazi découvrent les plaques d’impression – Whiz Comics # 43 (1943)

Les plaques métalliques, en cuivre dans les années 40 puis en aluminium, étaient facilement recyclables après usage.

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Captain Marvel sauve l’imprimerie des saboteurs nazis – Whiz Comics #43 (1943)

Comme on peut le voir sur le schéma ci-dessous, à l’époque, les plaques sont inversées par rapport à l’impression papier, ce qui veut dire que  le procédé d’impression est proche de la rotogravure ou flexographie c’est à dire que les plaques sont en contact direct avec le papier.

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Toutes les plaques n’étaient pas en métal. Imprimées par flexographie, les plaques caoutchouc de L. Miller & Son ltd contenaient également de l’amiante.

Comme pour des films, on utilisait aussi des produits de développement pour « graver » les plaques ce qui causait les mêmes dommages pour l’environnement la phase des films.

La tendance actuelle est un développement des plaques sans chimie (CTP : computer to plate), ce qui limite l’impact.

Néanmoins le recyclage des machines servant à leur gravure vient un peu plomber à terme l’éco-bilan du process.

 

 

 

 

3 / Jeter l’encre

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Spidey Superstories # 44

Les plaques sont le support de deux couches superposées : une couche hydrophile et une couche lipophile. Pour créer les zones à imprimer , la plaque offset est insolée comme on l’a vu plus haut. La couche hydrophile accepte l’eau et repousse l’encre grasse tandis que la couche lipophile accepte l’encre grasse et repousse l’eau.

Les encres grasses utilisées en impression offset contenaient des huiles minérales lourdes contenants des HAP (Hydrocarbures
Aromatiques Polycycliques). Ces composés dangereux pour la santé ont été depuis remplacés par dans les nouvelles générations “à base végétale”, contiennent des liants d’origine végétale (à base d’huile de colza, de lin, soja…).

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Plus facilement biodégradables, moins dangereuses pour la santé et d’origine renouvelable, ces encres ont considérablement limiter leur conséquences sur l’environnement.

L’utilisation des encres nécessite de plus l’usage de solvants notamment pour le nettoyage des rouleaux.  Certains comme le trichloréthylène sont cancérigènes. Leur nocivité sur les hommes et l’écosystème a heureusement été réduite ces dernières années.

Voilà rapidement brossé le portrait de cette phase d’impression. J’ai volontairement passé sous silence certaines autres points techniques comme l’élimination des « eaux de mouillage » des machines pour éviter d’être trop technique.

Comme vous avez pu le lire, le secteur a été particulièrement impactant par l’usage de produits chimiques dont on peut se réjouir qu’ils soient de moins en moins utilisés à l’heure actuelle.

 

4/ Laissez parler les petits papiers

Ainsi si on cherche le principal impact environnemental des comics, il faut se tourner en amont, c’est à dire vers la production de papier.

Fabrication du papier 1930-1940 – Life magazine

La fabrication du papier transforme des fibres cellulosiques du bois pour obtenir la pâte à papier. Le procédé demande beaucoup de ressources :

  • L’industrie papetière est le second secteur industriel en consommation d’eau en Europe. Il faut compter environ 16 m3 d’eau pour la fabrication d’une tonne de papier. On note néanmoins des efforts importants de la part du métier car il fallait 80m3 en 1974. (source : techniques de l’ingénieur-2014)
  • Il faut compter environ 5000 kWh pour une tonne de papier. On peut néanmoins souligner qu’un moitié de la production d’énergie provient de la biomasse, à savoir  la combustion des écorces, « liqueurs noires », plaquettes forestières, et fibres impropres à la production de papier, ce qui réduit leur bilan carbone.
  • Il faut compter un ratio de 2 à 3 tonnes de bois pour produire une tonne de papier.

Même si les ratios peuvent changer d’un lieu de production à l’autre, on peut estimer qu’un comics classique de 60 grammes nécessite environ 150 grammes de bois, 1 litre d’eau et 300 kWh pour sa fabrication.

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Usine de fabrication du papier  « Hammermill Paper Company » déversant des déchets de pulpe de bois dans le lac Erié en 1968

Environ arbre sur cinq est abattu pour les besoins de cette industrie. Certaines forêts sont dites éco-gérées, c’est à dire que les arbres ont été plantés dans ce but et que d’autres sont replantés en parallèle. A l’opposé, on exploite des forêts vierges comme en Amazonie, en Chine ou en Inde souvent sans aucune gestion durable.

Les USA ont longtemps été le premier producteur mondial et le papier utilisé pour les comics était uniquement issu des forêts du continent Américain (dont le Canada). La donne a changé avec la mondialisation et c’est maintenant la Chine qui est passée en tête. Non seulement elle exploite des forêts primaires, plante des essences d’arbres sélectionnées pour arriver à maturité en 6 ans (forêts pauvres en biodiversité néanmoins) mais capte également au niveau mondial des tonnages de plus en plus important de papiers de récupération.

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Visite de l’imprimerie de Springfield – Bartman #1
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Captain Planet, comics imprimé sur papier recyclé en 1991

 

Le papier recyclé permet généralement de réduire par un facteur 2 voire 3 ces chiffres. (sachant que le recyclage du papier est généralement limité à 5 cycles : les fibres finissant par être trop courtes pour être réutilisées.

Durant le dernier conflit mondial, le recyclage était une quasi-obligation pour les comics, le conexte a radicalement changé après-guerre.

Dans les 90’s, quelques comics arborent fièrement un  » printed on recyled paper ». On peut citer Archie Comics, qui à la fin des années 80, annonça fièrement que tous ces comics seraient imprimés sur papier recyclé. Les bonnes intentions ont du se perdre en route car en 2009, Archie communiqua sur le fait que sa gamme de comics serait imprimé sur papier recyclé et avec des encres végétales pour un an.

Néanmoins ce n’est que très récemment que les grandes maisons d’éditions s’engagent plus clairement sur cette question. En effet, depuis quelques années, les comics de DC comics et Dynamite affiche le logo du SFI (Sustainable Forestry Initiative), un labellisation qui assure que le papier utilisé est issu à 70% de forêts certifiées ou de fibres recyclées. L’initiative est louable d’autant que beaucoup d’autres compagnies sont muettes sur le sujet.

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En revanche, le SFI est validé par le système de certification PEFC (The Programme for the Endorsement of Forest Certification). Le PEFC est critiqué par des ONG comme Greenpeace qui estime les contrôles ne sont pas suffisamment indépendants pour s’assurer de la traçabilité des matières premières. De plus les aspects environnementaux et sociaux de l’exploitation des forêts sont les parents pauvres de cette certification.

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Toujours selon le site « Nothing but Comics« , Marvel étant une société affiliée à Disney, elle applique la politique de la maison mère à savoir la certification concurrente du SFI : le label « FSC » .Alors qu’aucun logo ne figure sur les comics US, il apparait sur les publications Marvel de Panini Comics en France.

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Guardiens de la Galaxy – Aout 2017 – Panini Comics

Sans être irréprochable, la certification FSC (Forest Stewardship Council) a la préférence des organisations non-gouvernementales.

 

5/ Born in the USA, Made in … ?

Mais où sont imprimés vos comics ?

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Bartman # 1

Les mentions légales des débuts ne sont guère précises. On trouve généralement un «Printed in the USA» ou Canada. Néanmoins au début des années 60, on repère que c’est l’Eastern Color Printing Co qui imprime les comics Atlas/Marvel par exemple.

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Le plus gros du marché, Marvel et DC en tête, passe aux mains de la World Color Press Inc au cours de l’année 1968.  A partir des années 90, l’entreprise ne se limite plus aux comics et imprime également des magazines comme Cosmopolitan et Rolling Stone. De diversifications en acquisitions, Worldcolor fusionne avec le groupe canadien Quebecor, délocalise son siège à Montréal et se trouve à la tête de 17 usines de productions.

Mais entre la chute des ventes de comics et l’émergence du digital, Worldcolor/Quebecor plonge et ne doit sa survie qu’à la loi sur la mise en faillite. Worldcolor est racheté par Quad/Graphics en 2010 (compagnie qui imprime encore aujourd’hui les comics Marvel).

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DC continue également à produire ses comics sur le continent américain et à l’afficher dans les mentions légales. Selon le site « Nothing but Comics », Marvel utilise d’autres compagnies que Quad/Graphics et, selon les zones de vente, peut même utiliser deux imprimeurs différents pour un même numéro (encore des variantes en perspective ^^)

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D’autres maisons d’éditions comme Dark Horse et Image par exemple ne donnent aucune précision, se contentant d’un laconique « printed in the USA » pour éviter que l’on puisse en  déduire leur coût de revient ou qu’un concurrent ne vienne déstabiliser son sous-traitant.

Cette absence de précision cache parfois une autre réalité : beaucoup d’éditeurs indépendants font imprimer leur comics à l’étranger principalement en Chine, à Hong-Kong ou en Corée du Sud.  C’est le cas, par exemple de IDW qui l’affiche directement dans l’indicia.

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Actuellement le seul frein à cette délocalisation est la durée d’expédition par bateau qui prend environ 3 semaines. Les comics qui doivent absolument respecter des dates parutions sont donc toujours imprimés en Amérique. Mais pour des compagnies moins regardantes sur les délais ou pour des TPB, l’Asie est souvent une solution financièrement intéressante.

Et en France ?

L‘Italie a longtemps été privilégié par LUG (Intergrafica – Milan) et Arédit (Perissi Vignate – Milan). Encore aujourd’hui, une part significative des traductions françaises de comics en kiosque y sont imprimés.

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Mais dès qu’on sort des publications « kiosque », on a vite fait de visiter l’Union Européenne : La Slovénie avec Bliss, la Roumanie  pour Urban et dernièrement Panini nous a emmené en Chine pour l’intégrale Dr Strange vol.2.

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Que penser alors du bilan écologique d’une telle délocalisation ?

Entre un transport plus important, la difficile traçabilité du papier utilisé et des normes de pollution moins contraignante (la Corée du Sud est classée parmi les pays les plus pollué au monde par exemple), on peut estimer sans trop de risque que l’éco-bilan ne soit pas en sa faveur.

Les éditeurs français donnent parfois plus de précision quant à l’engagement environnemental de leurs sous-traitants qui proposent un service tout-en-un pour l’impression. Que cela soit sur le process en lui-même ou sur l’origine du papier Leo Paper Group pour Panini présente des garanties détaillées sur ces engagements. Imago pour Bliss  est un peu moins loquace.

Alors : polluant ou pas les comics ?

On pourrait s’en sortir avec une pirouette en déclarant que comme toute activité industrielle, l’impression de comics pollue. Au-delà de ce lieu-commun, on peut dire qu’on part de loin. Le secteur de l’imprimerie par son importante consommation d’eau, l’émission de solvants et l’utilisation de produits chimiques, dont l’élimination a longtemps laissé à désirer, a eu un impact non- négligeable sur l’environnement. Le renforcement progressif de la réglementation et les évolutions techniques a permis une diminution significative des pollutions engendrées. L’approvisionnement en papier reste l’aspect le plus sensible de la chaine de production. d’autant que peu d’éditeurs semblent s’engager dans un approvisionnement soutenable. On peut d’autant moins s’assurer de l’impact réel de l’impression des comics que la délocalisation de la production rend très compliquée leur traçabilité.

Peut-être que ces flous seront un jour dissipés par une prise de conscience du lectorat ? On peut rêver non ?

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Make America Great Again ? – Radioactive Man #1

 

Sim Theury

« Et les comics numériques ? »

Euh … on verra ça pour une prochaine chronique. ^^

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